Le 10 février dernier à Dompaire, le Groupement de Défense Sanitaire des Vosges a organisé une Journée Technique Santé consacrée aux maladies vectorielles à tiques (MVT). Plus de 120 participants – éleveurs, vétérinaires, partenaires agricoles et institutionnels – ont répondu présents, confirmant l’intérêt croissant du terrain pour ces problématiques à la croisée de la santé animale et de la santé humaine.
La journée s’est articulée autour d’une approche globale de la santé dite « One Health », visant à mieux comprendre les interactions entre environnement et biotopes, animaux et santé humaine, avec un objectif : apporter des réponses concrètes aux éleveurs vosgiens. Le programme, ponctué de 6 interventions différentes, a alterné apports scientifiques, retours d’expérience terrain et présentation des résultats de l’étude GDS conduite dans le département.
Des intervenants de qualité et des présentations d’un haut niveau scientifique et technique.
La matinée a permis de poser les bases biologiques et sanitaires des risques liés aux tiques avec un focus sur la santé humaine.
- Le Dr Laure BOURNEZ, vétérinaire épidémiologiste à l’ANSES, a détaillé les principales espèces de tique présentes en Grand-Est, leurs cycles de vie et les agents pathogènes qu’elles peuvent transmettre, rappelant que les tiques constituent un vecteur majeur de maladies en santé animale, comme en santé humaine. Elle a notamment insisté sur la notion de compétence vectorielle : toutes les tiques ne sont pas porteuses d’agents pathogènes et toutes les piqûres ne conduisent pas à une infection.
Pour qu’une maladie soit transmise, plusieurs conditions doivent être réunies : il faut d’abord rencontrer une tique contaminée par un agent infectieux, que celle-ci se fixe et pique, puis qu’elle ait la capacité de transmettre cet agent au cours de son repas sanguin. La durée d’attachement de la tique, son stade de développement et la nature de l’agent pathogène jouent également un rôle déterminant dans ce processus.
Cette conjonction de facteurs explique que le risque existe réellement sur le territoire, mais qu’il reste variable selon les milieux, les saisons et les situations d’exposition, d’où l’importance de la prévention et de la surveillance en élevage comme chez l’Homme.
- Le Dr Elisabeth BAUX, infectiologue au CHRU de Nancy et coordinatrice du centre de référence des maladies vectorielles à tiques pour le Grand Est, est revenue sur les signes cliniques, les modalités de diagnostic et les parcours de soins pour les personnes exposées, notamment dans le milieu agricole.

Elle a rappelé que les maladies à tiques peuvent s’exprimer de manière très variable, s’illustrant par des formes bénignes jusqu’à des tableaux cliniques plus complexes associant fatigue persistante, douleurs articulaires, troubles neurologiques ou épisodes fébriles. Cette diversité de symptômes peut parfois retarder le diagnostic, d’où l’importance de bien signaler toute piqûre et d’être attentif à l’évolution des signes cliniques dans les semaines qui suivent.
Le Dr BAUX a également insisté sur la nécessité d’une prise en charge médicale structurée, reposant sur l’interrogatoire du patient, l’examen clinique et, lorsque cela est nécessaire, des examens biologiques adaptés. Elle a rappelé le rôle des centres de référence et des structures hospitalières spécialisées, comme le CHRU de Nancy, dans l’accompagnement des patients présentant des symptômes. Dans le milieu agricole, particulièrement exposé du fait du travail en extérieur, la prévention reste essentielle : protection vestimentaire, inspection régulière du corps après les travaux en pâture ou en forêt, retrait rapide des tiques avec un tire tique adapté (disponible au GDS) et recours au médecin en cas de symptômes évocateurs.
- Le programme CiTIQUE, présenté par son animatrice Mme Irène CARRAVIERI, a illustré l’intérêt de la recherche participative pour mieux connaître le fonctionnement des tiques et objectiver le risque, avec plus de 110 000 signalements de piqûres collectés en France depuis son lancement. Dans la continuité de cette démarche, le GDS des Vosges deviendra, dès le mois d’avril 2026, « bénévole boîte aux lettres CiTIQUE » : les éleveurs et le grand public pourront y déposer les tiques retirées sur leurs animaux ou sur eux-mêmes, afin qu’elles soient intégrées au dispositif national de recherche. Des kits d’envoi seront disponibles directement auprès du GDS pour faciliter la participation des éleveurs à ce programme.

Le GDS des Vosges deviendra « Bénévole boîte aux lettres Citique » dès avril 2026
- L’après-midi, le Pr Lionel ZENNER, professeur en parasitologie à VetAgro Sup, a apporté un éclairage vétérinaire sur les principales maladies à tiques des ruminants – Lyme (Borrelia spp), Piroplasmose (Babesia), Ehrlichiose (Anaplasma), etc. – et leurs impacts zootechniques, parfois discrets mais économiquement importants, qualifiés, par l’expert, « d’iceberg sanitaire » en élevage.
Il a rappelé que ces maladies ne se manifestent pas toujours sous des formes spectaculaires. Au-delà des épisodes aigus, elles peuvent provoquer des troubles plus discrets, mais durables : baisse de production laitière, amaigrissement, troubles de la reproduction ou sensibilité accrue à d’autres pathologies, catalysant une fragilité immunitaire.
Le Professeur a également insisté sur la complexité du diagnostic de ces maladies. Les signes cliniques sont fréquemment peu spécifiques et peuvent se confondre avec d’autres affections. Il a toutefois rappelé quelques signaux d’alerte majeurs : présence d’urines rouges associée à de la fièvre évoquant une « piroplasmose rouge » (Babesia), muqueuses pâles et abattement en cas de « piroplasmose blanche » (Anaplasma marginale), chute brutale de production laitière ou troubles respiratoires lors d’Ehrlichiose (Anaplasma phagocytophilum), ou encore raideurs articulaires et avortements pouvant orienter vers une borréliose/Lyme (Borrelia spp).
Enfin, la prévention a occupé une place centrale dans son intervention. Celle-ci repose à la fois sur la lutte directe contre les tiques sur les animaux, la gestion des pâtures pour limiter l’exposition, la vigilance lors de l’introduction d’animaux dans le troupeau et, plus largement, le renforcement de l’immunité des animaux.
- Un témoignage d’éleveur pour illustrer les réalités du terrain
La journée a également donné la parole à M. Julien VOIRIN, éleveur au GAEC de la Corbeline, venu partager son retour d’expérience suite à une série d’avortements sur son exploitation. Ce témoignage a permis de mettre en perspective les difficultés rencontrées en élevage et l’intérêt d’un accompagnement technique ciblé pour identifier les causes et mettre en place des mesures adaptées.
L’utilisation du Pack Avortement Multiplex proposé par le GDS des Vosges apparaît comme un outil pertinent : en complément du diagnostic obligatoire de la brucellose, il permet notamment de rechercher la présence d’ehrlichiose (Anaplasma phagocytophilum), souvent révélatrice d’une circulation des agents transmis par les tiques au sein du troupeau et donc d’un risque vectoriel important.
- Une étude départementale inédite portée par le GDS des Vosges
La dernière intervention de la journée, la présentation des résultats de l’étude conduite en 2025 par le GDS des Vosges, a suscité un fort intérêt.
Cette démarche de recherche appliquée, portée par deux ingénieurs zootechniciens du GDS des Vosges, Carine HAAS et Amarin MAXANT-PUCCIO, a été menée dans 29 élevages bovins répartis sur le territoire vosgien, avec l’objectif de mieux comprendre la circulation des agents pathogènes transmis par les tiques et leurs conséquences sur les troupeaux.
cartographie des 29 élevages bovins, répartis sur 10 cantons ayant participés à l’étude (GDS Vosges, 2026)

L’étude a reposé sur une approche globale des exploitations, combinant enquête des éleveurs, analyses de sangs bovins, collecte de tiques en pâture et caractérisation des parcelles et de leurs risques (présence de haies, forêts, faune sauvage). Des prélèvements ont été réalisés sur près de 300 animaux et sur des tiques collectées dans les pâtures, permettant de rechercher de nombreux agents pathogènes par détection indirecte (sérologies Borréliose et Ehrlichiose) et détection directe (PCR multiplex, recherche de plus de 40 agents, bactéries et parasites).
Les premiers résultats confirment que la pression vectorielle est bien présente sur le territoire avec une moyenne de 940 tiques comptabilisées à l’hectare, et plus de 1500 tiques/ha en période de pic d’activité vectorielle au printemps 2025.
Des tiques ont été collectées sur la majorité des parcelles étudiées, avec une dominance d’Ixodes ricinus (91%) mais aussi la présence minoritaire de Dermacentor reticulatus (9%). Plusieurs pathogènes d’intérêt sanitaire ont été identifiés sur les 286 tiques analysées en PCR multiplex par l’ANSES, illustrant la diversité des risques pour les troupeaux. Des bactéries du genre Anaplasma ont été détectées pour 64 % des tiques, Borrelia chez 59 %, Rickettsia également chez 59 %, et Ehrlichia chez 23 %. Un point rassurant ressort toutefois de ces analyses : l’agent responsable de la fièvre Q (Coxiella burnetii), bien connu pour son implication dans les avortements en élevage et les risques associés pour les femmes enceintes, n’a pas été mis en évidence dans les tiques analysées. Cette observation conforte l’idée que la transmission de la fièvre Q en élevage repose principalement sur d’autres voies de contamination, notamment l’environnement des animaux et les produits de mise-bas, et non sur les tiques.

Par ailleurs, les enquêtes menées auprès des éleveurs mettent également en évidence une forte exposition de la profession aux tiques : 97% des professionnels interrogés déclarent avoir déjà été piqués principalement en pâture, et 75% décalèrent que leurs animaux sont piqués plusieurs fois par an, principalement au niveau des pattes, de la tête et des pis.
Ces éléments confortent l’hypothèse d’un impact zootechnique encore sous-estimé des maladies à tiques en élevage, notamment sur la reproduction, la production laitière ou l’état sanitaire général des animaux. Mais au-delà de ces résultats, l’étude a surtout permis de dégager des recommandations concrètes à destination des éleveurs.
Elle souligne d’abord l’importance d’une vigilance accrue en période de pâturage, avec l’observation régulière des animaux et l’identification des parcelles les plus exposées. Elle met également en évidence la nécessité d’intégrer le risque « tiques » dans l’analyse globale des problèmes sanitaires des troupeaux, notamment lors de séries d’avortements, de baisses de performances, d’animaux présentant des difficultés à se lever (arthrites causées par Borrelia spp) ou d’épisodes de montées en température inexpliquées.
Les ingénieurs du GDS ont insisté sur l’intérêt d’une approche combinant observation de terrain, diagnostic vétérinaire et analyses ciblées, afin de ne pas passer à côté de pathologies parfois discrètes mais pénalisantes à long terme. L’étude ouvre également des perspectives en matière de prévention, avec un travail à poursuivre sur l’aménagement des parcelles, la gestion des zones à risque et la sensibilisation des éleveurs aux mesures de protection individuelle et collective.
Un enjeu sanitaire majeur pour les élevages vosgiens
Au-delà des apports scientifiques, les échanges multiples avec la salle ont montré l’importance du sujet pour les éleveurs. Les maladies à tiques s’inscrivent désormais dans les problématiques sanitaires à prendre en compte, au même titre que d’autres pathologies, avec des conséquences possibles sur la santé des animaux mais aussi celle des éleveurs et de leurs familles.
Cette journée confirme, par ailleurs, la volonté du GDS des Vosges de développer des outils d’observation, de prévention et d’accompagnement adaptés aux réalités du terrain.
La forte participation et la qualité des échanges témoignent d’un besoin réel d’information et d’appui technique sur le sujet. Les travaux engagés par le GDS devraient se poursuivre dans les prochaines années afin d’affiner la connaissance du risque et de proposer des leviers d’action concrets pour les élevages vosgiens.

